Keti koti : Quand les pays-bas célèbrent (timidement) l'abolition de l'esclavage

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Le premier juillet dernier, vous avez peut-être remarqué que les Pays-Bas célébraient Keti Koti, ou l’anniversaire de l’abolition de l’esclavage au Suriname et dans les Antilles Néerlandaises. Derrière de joyeuses parades colorées, se cachent une histoire tragique et un pays qui a longtemps rechigné à prendre ses responsabilités, quitte à invisibiliser les milliers de victimes de la colonisation néerlandaise, sur le continent américain (et ailleurs).

La conquête de l’Ouest, un fantasme européen

1492, un certain Christophe découvre malgré lui un nouveau continent. Ce monde inexploré attire de nombreux Européens qui voient en ces terres vierges (dans l’imaginaire collectif blanc, du moins) un eldorado, loin de la rigidité de la vieille Europe. 

 

La conquête de ce territoire inhabité (selon l’imaginaire collectif, bis) est toujours considérée comme un événement clef de notre histoire humaine. Le récit des colons enthousiastes et courageux prêts à tout pour offrir une meilleure vie à leurs enfants omet de préciser que ce renouveau collectif aura couté la vie à 56 millions de natifs en moins de 100 ans. Et, que les futurs États-Unis ont pu compter sur une main d’œuvre gratuite pour se construire.

 

 

Dès le début du XVIe siècle, l’Europe va se servir à l’œil sur le continent africain. Pendant 300 ans, les puissances européennes vont réduire en esclavage et déporter plus de 15 millions d’individus, pour bâtir les fondations de cette “terre promise”. En 1626, le gouverneur batave Pieter Minuit achète l’île de Manhattan une bouchée de pain aux autochtones et son pays se déploie dans cette région du nord des États-Unis. En 1667, les Pays-bas perdent la seconde guerre anglo-néerlandaise et ce territoire revient aux anglais en échange du Surinam, qui devient alors Néerlandais.

Keti Koti, le jour où les Néerlandais ont (officiellement) aboli l’esclavage

On estime que les Pays-Bas auraient capturé et déplacé 600 00 africains sur le territoire américain pour les réduire en esclavage, principalement pour travailler dans les plantations de canne à sucre. En, 1814 les Néerlandais interdisent finalement cette traite des noirs, mais les esclaves déjà sur place devront attendre une soixantaine d’années pour être libérés.

 

En 1860, les Pays-Bas abolissent l’esclavage dans les Indes Orientales (Actuellement l’Asie du Sud-Est) impliquant essentiellement des esclaves de cette région du monde. Le premier juillet 1863, c’est enfin le tour des esclaves du Suriname d’être libérés. Cette abolition officielle n’est pas effective pour autant. Afin de ménager les “propriétaires” et d’opérer une transition « en douceur », ceux-ci conservent leurs “biens” pendant une période de dix ans. Ce n’est donc qu’en 1873 que les Surinamiens sont vraiment libérés. En compensation, leurs anciens “maîtres” touchent 300 Guilders par esclaves perdus. Ces derniers ne seront jamais dédommagés.

 

Chaque année, pour l’anniversaire du jour de l’abolition de l’esclavage au Suriname, la communauté surinamienne du monde entier célèbre le Dag der Vrijheden, aussi appelé Ketikoti” ou “Keti Koti qui se traduit par “Briser les chaînes”. Les Surinamiens défilent lors d’une grande parade, la Bigi Spikri, qui tire son nom des fenêtres des magasins devant lesquels les manifestants vêtus d’habits traditionnels peuvent s’admirer.

Keti Koti : Où en est-on en 2023 ?

Ces dernières années, vous avez probablement vu circuler le  terme Keti Koti sur des flyers et des affiches de festivals et de soirées qui commémorent l’événement. La fête est même préenregistrée dans l’agenda des utilisateurs Google. Mais, en toute honnêteté, avant de lire cet article, combien d’entre vous connaissaient la signification de cette journée ? Cette fête est toujours considérée comme une célébration communautaire, et non pas comme un événement national.

 

L’évolution sociétale oblige (il était temps), l’intérêt pour cette fête, et son origine, est grandissant. Pourtant, les personnes issues du Suriname ont longtemps célébré cette journée historique dans l’indifférence totale. Ce n’est qu’en 1963, soit 90 ans après la libération réelle des esclaves, que la ville d’Amsterdam a commencé à s’intéresser à Keti Koti et à partager son histoire. Il faudra tout de même attendre 2009 pour que la Big Spikri devienne une tradition annuelle.

 

À l’occasion de Keti Koti 2023 et pour la première fois dans l’histoire de la monarchie néerlandaise, le roi régnant Willem Alexander a exprimé de profonds regrets face aux horreurs systémiques endurées par les esclaves des colonies néerlandaises, pendant près de 300 ans. Selon un rapport récent commandé par le ministère de l’Intérieur néerlandais, l’esclavage aurait rapporté l’équivalent de 545 millions d’euros à la famille royale, rien qu’entre 175 et 1770. Toujours selon ce rapport, les différents monarques de l’époque auraient été impliqués de façon “délibérée, structurelle et durable” dans cette traite humaine. En décembre dernier, c’est Mark Rutte le (ancien ?) premier ministre néerlandais qui a présenté des excuses au nom des Pays-Bas, qualifiant la traite des esclaves africains de “crime contre l’humanité”. Il a également annoncé que 2023 devait être une année commémorative et que des fonds seraient alloués dans ce but.

 

Pourtant, le sujet reste sensible pour de nombreux Néerlandais fragiles. Preuve en est, moins de quarante 40 % de la population néerlandaise s’était montrée favorable à ces repentances publiques. Culturellement, le peuple Batave n’apprécie pas qu’on lui rappelle ses erreurs passées. Pour les uns, la mort fait partie de la vie, surtout pour des explorateurs. Pour les autres, ces crimes sont ceux de leurs ancêtres, pas les leurs. 

En attendant que l’Europe prenne ses responsabilités, on peut au moins se réjouir que Keti Koti soit de plus en plus visibilisé. La preuve, au sein de la rédaction, nous ne connaissions rien de cette journée ni de son histoire, il y a encore quelques semaines. C’est grâce aux événements prévus et leur promotion que nous avons pu découvrir son histoire tragique.